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Paysage du canyon du désert
Paysage du canyon du désert

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Rompre le silence... et après

                                                                                          Avril - Mai - Juin 2021 - Revue Reflets n° 39 (17) SOCIÉTÉ

 

Rompre le silence … et après ?

Depuis plusieurs décennies, la question de l’inceste et des violences sexuelles sur les enfants, s’invitent à intervalles réguliers dans l’espace public et provoquent à chaque fois la sidération, quand ce n’est pas l’incrédulité.  

Aujourd’hui, sans doute avec la parole qui se libère, se publie, s’échange dans l’actualité, mais aussi avec la multiplication des dévoilements publics, de plus en plus de personnes découvrent qu’elles ont été abusées durant leur enfance. D’autres savaient déjà qu’elles avaient subi un inceste, mais c’était à une époque, au milieu du siècle dernier, où les gens devaient cacher ce qui leur était arrivé, puis devait tout oublier pour ne pas créer de scandales qui viendraient entacher leur famille. Car, lorsque l’inceste est dévoilé, c’est toute l’histoire d’une famille qui est révélée. Une de ces longues histoires qui se transmettent et souvent se reproduisent jusqu’à ce qu’un jour quelqu’un la fasse sortir du silence.

L’enfant qui vient d’endurer ce traumatisme, subit un choc qui le plonge dans un état de sidération et provoque une dissociation. Il lui reste un profond mal-être qui se manifeste de différentes façons. Fréquemment même, il ne se souvient plus de ce qui lui est arrivé. Cela explique en partie pourquoi ces révélations ne se produisent pas juste après les faits mais souvent des années après.

Ces dévoilements déjà nombreux, vont permettre à d’autres victimes de s’exprimer. Mais cette vague de révélations n’est encore que la partie de l’iceberg qui émerge. Il y en aura d’autres qui continueront à se manifester et à s’amplifier.  

La première « révélation » est un soulagement pour l’esprit de la personne qui a été abusée, comme si enfin toute une série d’évènements de sa vie prenait sens. Ce premier soulagement psychique est d’autant plus important s’il trouve une oreille bienveillante qui peut dire : « je te crois », mais aussi : « ce type de comportement est interdit par la loi ». Car bien souvent ces actes ont été suivis par des réflexions contraires : « je ne te crois pas » ou « t’as vu comme tu t’habilles ? », ou bien encore « où est le problème ?».

Mais aujourd’hui, on semble croire que libérer la parole, mettre au grand jour des secrets de la vie d’une famille, dénoncer, changer les lois, porter plainte, intenter des procès…, pourraient réparer la victime ou guérir l’auteur en protégeant ainsi la société des personnes dangereuses pour elles-mêmes et pour les autres.

Pourtant, la libération de la parole ne suffit pas pour réparer les préjudices subis par l’enfant qui a enduré l’inceste ou tout autre abus sexuel. Car, comme le dit la pédopsychiatre Yvonne Coinçon : « restés seuls avec leurs souffrances, et leurs douloureux secrets tus, les enfants devenus adultes, auront souvent des difficultés importantes dans leur propre vie, dans leur rôle parental ou social, et au pire auront des difficultés à ne pas reproduire ce qu’ils ont vécu. »

Non, dire, libérer la parole ne suffit pas parce que la blessure reste présente et active à vie. En effet, l’être humain est constitué de plusieurs couches : physique, émotionnelle, psychique et spirituelle (besoin de sens de la vie). Et une blessure précoce de type abus sexuel atteint toutes ces couches de l’être. Ainsi, il est important que ces différentes couches soient toutes pansées pour que la blessure puisse commencer à cicatriser.

Si parler, révéler les abus et faire appliquer la loi est important pour faire prendre conscience de la gravité des faits et faire évoluer notre société, nous savons aussi que ce ne sera pas suffisant pour permettre aux victimes de reprendre sereinement leur vie et leur évolution. Car au fond d'elles-mêmes la blessure reste vivante et les livres, les procès, les actions extérieures ne suffiront pas à l'apaiser.

Certes après le dévoilement le soulagement apparait, mais pour combien de temps ?

Puis, plus le temps passe, arrive le jugement sur soi-même, les remords, les reproches, voire la culpabilité d’avoir envoyé l’auteur du « crime » en prison. D’autant plus que celui-ci est souvent assailli de pensées suicidaires. Les problèmes au sein de la famille sont exacerbés et la victime est alors fragilisée. C’est à ce moment-là qu’elle a le plus besoin d’être écoutée, entendue, accueillie, soutenue et accompagnée.  

A ce jour il existe de nombreuses associations qui s’occupent des victimes et d’autres, moins nombreuses, qui s’occupent de la pédophilie. Chacune de ces associations propose des suivis, des thérapies, des groupes de libération de la parole.

Parmi toutes les techniques proposées, il en existe une, la psychanalyse corporelle, que nous pratiquons et que nous exerçons depuis près de 40 ans. C’est un outil qui permet de libérer par le corps tout le passé enfoui. La psychanalyse corporelle est une technique d’investigation du passé fondée par Bernard Montaud, alors kinésithérapeute ostéopathe, et son équipe. Cette forme moderne de psychanalyse s’appuie sur la mémoire du corps qu’elle associe à l’expression verbale et écrite.  La Psychanalyse corporelle est un outil permettant de revisiter son histoire passée pour mieux comprendre et mieux vivre son présent. Elle met en évidence combien tout ce qui nous arrive aujourd’hui n’est que la répétition de notre histoire. 

C’est au cours de ces séances qu’on découvre qu’il reste au fond de nous une petite fille ou un petit garçon qui pleure encore dans nos poitrines. Après avoir crié toute notre souffrance et toute notre haine contre l’auteur de l’abus, le premier pas sera d’apprendre à embrasser cet enfant, à le prendre dans les bras, à le consoler, à lui dire ce qu’il aurait aimé qu’on lui dise à l’époque. Oui, le plus important c’est d’apprendre d’abord à se réconcilier avec l’enfant qu’on a été et dont on s’est séparé au moment de ce terrible traumatisme. Le chemin vers la paix commence donc, main dans la main, avec cet enfant intérieur qui pleure encore au fond de nous.

Pour ma part, je suis Psychanalyste Corporel depuis 25 ans.  

Enfant, j’ai été moi-même abusé, et aujourd’hui ma clientèle est composée d'une majorité de personnes qui ont été abusées durant leur enfance.  En 2007 j'ai décidé de fonder une association « Délivrance », dont le but est l’accueil, l’écoute et l’accompagnement des adultes ayant subi dans leur enfance des violences physiques ou sexuelles. Elle permet à ces êtres de dépasser leurs souffrances, de se reconstruire et de pouvoir ainsi éviter une transmission transgénérationnelle. 

Aujourd’hui « Délivrance » travaille en collaboration avec des psychanalystes corporels installés en cabinet libéral, dont certains sont aussi médecin, psychologue, ostéopathe...

Pour conclure, je dirais que quelle que soit la ou les techniques utilisées, il me semble être de notre devoir de tendre la main à quelqu’un qui se sent victime, perdu, exclu ou dangereux, comme si on avait une dette envers la vie. Et pour aider cette personne en souffrance, il est important d'être intimement convaincu qu'elle peut arriver à se libérer de l’emprise de son passé, jusqu’à se réconcilier avec elle-même et son histoire pour enfin se sentir en paix.

 

Jean-Claude Winkel

Psychanalyste corporel

Fondateur de l’association Délivrance

                                                                                                          Avril - Mai - Juin 2021 Reflets n° 39 19

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Lettre n° 25 de l'Institut Français de Psychanalyse corporelle

Propos recueillis par Séverine Matteuzzi et Sylvie Regnault

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ABUS SEXUELS  Réponse de la psychanalyse corporelle

 

Interview de Jean-Claude Winkel, fondateur de Délivrance.

 

Dans un contexte particulièrement marqué par la révélation d’abus sexuels, nous vous proposons l’interview de Jean-Claude Winkel, un psychanalyste corporel sensible à ces questions depuis un certain nombre d’années. Il a en outre créé l’association Délivrance qui accompagne des personnes ayant subi ces violences et participe à la prévention de la pédophilie.

 

Jean-Claude WINKEL, en quoi la psychanalyse corporelle peut être, selon vous, une aide à la prévention des abus sexuels ?

 

Pour répondre à cette question, il faut d’abord comprendre ce qu’est le traumatisme de l’enfance tel que nous l’observons depuis 40 ans en psychanalyse corporelle car c’est principalement celui-ci qui va interférer dans le cas d’abus sexuel.
Ce traumatisme est en lien direct avec l’évolution physique de l’enfant et avec la découverte d’une zone érogène, les organes génitaux externes, qui conduit à l’éveil de la sexualité génitale. Il concerne chacun de nous.
C’est en allant à la rencontre du monde des adultes et en recherchant l’exclusivité de l’amour du parent de sexe opposé que l’enfant se heurte alors aux interdits qui vont, en fin de compte, structurer sa personnalité.

Comme les autres traumatismes, l’intériorité de l’enfant est violemment déchirée entre 2 forces contraires d’égale intensité qui ne peuvent pas coexister. Dans le traumatisme de l’enfance, ces 2 forces sont le plaisir et la honte. Dans cet immense conflit intérieur, l’enfant devra choisir une seule version du monde, pour sauver son équilibre psychique, en renonçant à l’autre.
C’est alors un paroxysme de douleur qui va le conduire à s’amputer d’une partie de sa sensibilité.

La Psychanalyse Corporelle nous a permis de découvrir combien l’enfant perçoit les problèmes et les souffrances des personnes qui l’entourent, si souvent en lien avec la sexualité.

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Pourriez-vous nous donner un exemple dans votre pratique de psychanalyste corporel pour nous permettre de mieux comprendre comme cela peut conduire à ces addictions ?

 

Oui, voici une histoire sortie du silence qui a fortement marqué ma pratique.
J’ai été sollicité il y a quelques années par une association de prévention concernant la pédophilie, afin d’apporter mon aide à un auteur d’abus sexuel sur un enfant. Il m’avait été adressé car il avait des idées suicidaires, ayant pris conscience de la gravité de ce qu’il avait fait.

Après l’avoir vu en entretien, je l’invitais à prendre contact avec le Centre Médico-psychologique, et il a été présenté à un psychiatre qui allait assurer un suivi.
J’ai également rencontré, à ma demande, une des responsables du service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) afin de lui présenter le travail que je me proposais de faire avec cet homme. Avec l’accord de cette responsable, j’ai commencé cette prise en charge par des entretiens, au cours desquels il partageait avec moi, ce qui s’était passé avec l’enfant qu’il avait abusé.
Puis nous avons abordé les souvenirs qu’il avait de sa propre enfance.
Ayant épuisé tous ses souvenirs, estimant qu’il était prêt, je lui ai proposé de suivre des séances individuelles de psychanalyse corporelle.

Au bout d’une vingtaine de séances, lorsqu’il a commencé à revivre la scène de son traumatisme de l’enfance, je l’ai intégré à un groupe de personnes qui suivaient une cure psychanalytique. Ce groupe était composé de femmes qui avaient elles aussi subi des abus sexuels ou des incestes durant leur enfance.

Cet homme a alors revécu une scène dans laquelle, à l’âge 8 ans, il est abusé par son frère ainé de 17 ans, presque tous les soirs pendant plusieurs mois. Il a aussi pu ressentir combien le manque d’un père absent l’avait conduit à se rapprocher de son frère ainé qui était l’homme de la famille.
Son frère venait le rejoindre dans la chambre pour des jeux anodins au début, qui sont devenus des caresses. Il faisait semblant de dormir, mais il ressentait du plaisir.
Le frère, ayant perçu ce plaisir, a commencé à avoir des exigences de plus en plus grandes jusqu’à le posséder et le détruire.
Il avait totalement oublié cette partie de la scène traumatique et lors des séances, il a été confronté à des douleurs insupportables.

Après une effraction, un enfant va arrêter son développement psycho sexuel et affectif à cet âge-là. Devenu adulte, sa sexualité va s’organiser autour de cette sexualité infantile fixée. Il pourra alors être attiré par des enfants.

Ce qui était important pour moi en tant que psychanalyste, c’est que cet homme perçoive les souffrances qu’il avait endurées lorsqu’il était enfant car cela allait l’aider dorénavant à contrôler ses pulsions envers les enfants, devenu conscient des douleurs engendrées et des conséquences de ces abus.

Il y a eu un procès, il a été condamné à de la prison dont la moitié avec sursis, mais le tribunal a tenu compte du fait qu’il s’était investi pleinement dans une démarche de soin en entreprenant une psychanalyse corporelle, et il a pu bénéficier d’un aménagement de la peine en détention à domicile sous surveillance électronique.
Il a participé à toutes les sessions que j’avais programmées et pour lesquelles je lui remettais une attestation qu’il transmettait au service pénitentiaire.
En même temps, il était soumis à un strict contrôle des services pénitentiaires, à un suivi psychiatrique, et le suivi psychologique était assuré par la psychanalyse corporelle.
Aujourd’hui c’est un être qui a appris à contrôler ses pulsions, à réinvestir sa libido et il a pu reprendre le chemin de sa propre sexualité d’adulte retrouvant petit à petit une vie normale dans la société.

L’apport de la psychanalyse corporelle, mais aussi la présence durant les sessions des autres participantes qui avaient été abusées enfants, ont vraiment eu un effet très positif sur l’évolution de cet homme.

 

Quel message souhaitez-vous faire passer tant aux personnes qui ressentent ces terribles pulsions, qu’à celles qui les ont subies, et finalement à nous tous ? 

 

Quelles que soient les techniques utilisées, il est bon de proposer aux personnes qui le demandent ce qui nous a aidé personnellement. Ayant été abusé moi-même, il m’a semblé naturel de tendre la main à quelqu’un qui se sentait perdu, exclu ou dangereux. C’est une question d’équilibre dans une vie, on a été aidé et bien ensuite on aide, comme si on avait une dette envers la vie.

Mais pour aider ces êtres, il faut être intimement convaincu qu’ils peuvent arriver à se libérer de l’emprise de leur passé, jusqu’à vivre une réconciliation et une miséricorde, envers eux-mêmes et leur famille …

Moins il y aura à l’avenir d’adultes en souffrance, avec un destin de victimes blessées à vie, ou d’abuseurs potentiels, et moins il y aura d’enfants agressés, abusés, traumatisés. C’est ce à quoi je me consacre dorénavant.

 

 

Promenade
Promenade

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Que fait la Psychanalyse Corporelle Restaurative
pour prendre en charge
les auteurs de violences sexuelles ?


Les prises en charge psychologique proposées aux auteurs de violences sexuelles peuvent prendre différentes formes. Le travail de psychanalyse, corporel et restauratif, peut s’ajouter efficacement à toute démarche thérapeutique pour retrouver l’origine de comportements pathologiques dès lors qu’ils ne relèvent pas de troubles psychiatriques avérés.
Par le corps, elle nous permet de mettre à jour les événements clés de notre passé qui ont conditionné nos émotions, nos pensées répétitives et construit notre personnalité. Car l’enfant que nous étions a vécu à ces instants-là des sommets de douleur psychique, devant lesquels il s’est construit une armure pour le reste de sa vie : non, ne plus jamais ressentir ça.

La psychanalyse corporelle vient donc éclairer cette part subconsciente qui agit à notre insu, source pour les auteurs d’abus sexuels de passages à l’acte pulsionnels.
En séance corporelle, allongé yeux fermés, le psychanalysé va être amené par le psychanalyste à avoir des sursauts involontaires du corps, bien que conscients - il ne s’agit pas d’hypnose. On les appelle de ce fait lapsus corporels, puisqu’ils échappent à tout contrôle cérébral.
Ces lapsus vont se développer jusqu’à mimer dans une incroyable précision la scène du passé.
Le corps est donc un puissant atout dans cette démarche, à la fois révélateur et libérateur. Révélateur, puisque la technique permet de lui donner la primeur en court-circuitant le mental : les lapsus corporels attestent de ce décrochage cérébral, ce qui favorise l’émergence d’événements refoulés, engrammés depuis l’enfance. Libérateur aussi, puisque les traumatismes du passé sont revécus cellulairement. Les tensions intérieures, les souffrances retenues, sont ainsi expulsées dans la séance corporelle. Elles sont révélées par la mise en mots consécutive, et par là-même conscientisées, ouvrant la route de l’acceptation et d’une possible réconciliation avec ce passé douloureux.

Il faut aller jusqu’à un revécu ultime, intime, où la scène est visitée dans sa totalité, pour qu’émergent le sens et cette prise de conscience inouïe : si nous avons été victimes à ces instants-là, ceux que nous aimions tant et qui nous ont fait tant mal étaient eux-mêmes en prise avec des souffrances insurmontables, réminiscences de leur propre passé qu’ils n’ont pas su gérer.
La route pour accéder à ce pardon si particulier est certes ardue, mais chaque avancée nous met en contact dans un cœur à cœur avec notre enfant intérieur et nous met en paix. Atout indéniable de la technique, le corps préserve l’intégrité psychique de la personne en ne révélant que progressivement ce qui s’est joué dans le traumatisme : seul, ce que le psychisme est capable de supporter dans l’instant peut être revécu dans la séance. Et le corps prépare doucement à l’inacceptable, en dévoilant des indices par touches successives. Au fur et à mesure des séances, la vérité se fait jour, dans le plus grand respect.
La relation de confiance et d’écoute s’établit grâce à l’accueil inconditionnel de la personne psychanalysée. Celle-ci est amenée à faire le lien entre le passé et le présent. Les auteurs de violences sexuelles pourront trouver l’origine et le sens de leur violence, seul moyen qu’ils avaient trouvé jusque-là pour réguler leurs tensions intérieures.
Ce travail favorise l’apaisement et la responsabilisation, ainsi que l’émergence d’autres solutions que l’agression. Il doit être complété par un accompagnement spécifique entre les séances corporelles et après le revécu complet, pour une reconstruction profonde, effective et durable.
 

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